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Traverser les crises, réussir sa vie

02/10/2022

Je vais vous dire quelque chose qui vous étonnera peut-être : j’aime bien le chaos, il suscite en moi une sorte d’excitation comme les illuminations des villes le soir de Noël. Je n’aime pourtant ni les disputes, ni la violence, ni les cris, mais le chaos, quand il est léger, résonne en moi comme une invitation à imaginer que quelque chose de bon et de beau est à construire ou à venir. En quelque sorte je le vis comme les contractions pendant l’accouchement : une ouverture du cœur et du corps qui prépare la naissance.

Toute crise personnelle est un point de bascule
Un certain degré de chaos, d’incertitude, d’inconnu, c’est un peu comme une brise après deux jours pleins de canicule. C’est le mouvement de la vie qui nous traverse, la perspective d’un nouveau champ de possibles qui s’ouvre, d’une nouvelle façon de voir le monde et de l’habiter qui se révèle. Tout le contraire de la stagnation et de la mort.

J’aime sortir des cadres de référence, imaginer d’autres angles de vue qui sont autant de voies nouvelles pour expérimenter la vie, et je préfère la liberté et l’authenticité à la sécurité et au confort. Alors les périodes de chaos, je ne les cherche pas, mais elles ne me font pas vraiment paniquer a priori.

Pourtant des crises, j’en ai connues. Mais justement. Je sais, pour avoir traversé un certain nombre d’épreuves depuis ma plus tendre enfance, que j’ai en moi et autour de moi des ressources pour passer à l’étape suivante sans y laisser ma peau ou mon âme. J’ai grandi, j’ai bien plus de pouvoir sur ma vie qu’à six ans et demi. De toutes façons, la vie n’est une autoroute pour personne, et elle serait bien monotone si elle l’était. Des crises, nous en traversons tous. Je ne crois donc pas, vous m’avez compris, qu’elles ne sont qu’un mauvais moment à passer, comme le disent de nombreux parents en parlant de leurs adolescents à fleur de peau. Je crois qu’elles représentent au contraire une formidable opportunité de renaissance qui appelle toute notre attention et notre clairvoyance.

Nos vulnérabilités et nos élans profonds sont nos forces
L’adolescence est une sorte de mue, les séparations sont autant d’occasions de transformation. Il ne s’agit pas de changer pour changer, mais d’aller chaque fois un peu plus profondément vers soi et vers les autres, il s’agit de se trouver, de prendre avec nous tout ce qui peut nous être utile et de nous défaire de tout ce qui ne l’est plus pour poursuivre notre voyage, avec de nouveaux compagnons.

La majorité de mes amis a mon âge, une jeune quarantaine. Et pour la plupart d’entre nous, quelque chose a changé ces dernières années, comme si nous avions rebattu toutes les cartes de notre jeu, même si nous étions déjà bien à l’écoute de nos intuitions et de notre vie intérieure. 40 ans a été pour nous un point de bascule, l’occasion d’un nouveau saut joyeux ou inquiet (parfois les deux à la fois) vers l’inconnu.

A 30 ans, je me suis embarquée dans la maternité corps et âme, comme dans tout ce que j’entreprends, mais là, avec une intensité dont je n’avais jamais fait l’expérience auparavant. J’ai eu la sensation de renaître à chaque accouchement, même le jour où le bébé que je portais est décédé. En accompagnant mes enfants au plus près de ce qu’ils étaient, j’ai naturellement été invitée à faire le même chemin vers moi même. A un moment, je crus même m’être pleinement trouvée. Je savais pourtant bien que dans ce domaine, rien n’est fini tant qu’on est vivant.

La maternité m’a fait développer des capacités physiques que je n’imaginais pas possibles : trouver le moyen de dormir et de me régénérer tout en étant réveillée toutes les quinze minutes ou en restant assise toute la nuit, travailler tout en étant présente pour mes enfants, passer sans cesse d’une chose à l’autre sans rien oublier,…

J’ai également développé des qualités d’écoute, d’empathie encore plus fortes, une compréhension du langage non verbal que je n’avais pas imaginée et qui me sert dans bien des situations.

J’ai eu l’opportunité de mettre pleinement à profit mon hypersensibilité : j’ai vu à quel point elle me permettait notamment de percevoir les « signaux faibles », ces petits indices à peine identifiables et souvent inaccessibles au raisonnement, qui nous ont évité bien des soucis et nous ont permis de vivre bien des joies. Cette forme d’anticipation m’est précieuse, elle permet aussi de voir les crises venir avant de les prendre de plein fouet.

J’ai décuplé ma capacité à aimer. Je n’ai pourtant jamais rien négocié avec la vie, j’ai toujours aimé de tout mon cœur, sans jamais me protéger, mais je vois bien que cette capacité à donner, à aimer les êtres dans leur plus grande profondeur quoi qu’il advienne, sans chercher à les changer, a encore augmenté, et je le dois sans doute à mes enfants.

Mais ce n’est pas tout. Avec mes enfants, avec ceux des autres, avec les adultes avec qui j’ai eu l’occasion de coopérer, j’ai expérimenté mille manières de vivre, de co-construire et de trouver des solutions paradoxales, étonnantes et réellement efficaces. Je suis sûre que vous aussi, si vous regardez un peu en arrière, non ?

Ne pas choisir, ne rien sacrifier

Comme d’autres jeunes mères, je n’ai pas choisi entre vie familiale et vie professionnelle. J’ai décidé de tout relier et de tout faire ensemble, contrairement à l’idée reçue qui professe la nécessité de cloisonner nos différentes sphères (familiale, sociale, professionnelle,…). J’ai souvent pensé à ma grand mère qui avait sacrifié ses projets de carrière à l’entretien de sa famille et à la génération de nos mères qui, pour réussir professionnellement, avaient peu savouré leur maternité.

Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin d’être en tension entre la femme et la mère. Nous pouvons tout être à la fois.

De mon expérience, l’allaitement n’enlève rien au désir ni aux capacités psychiques, et la grossesse non plus. Au contraire, c’est comme si tous ces élans d’amour se rejoignaient pour s’intensifier les uns les autres.

Il peut aussi y avoir un temps pour tout, et nous pouvons nous épanouir dans toutes nos dimensions. Je suis pleine de gratitude quand je réalise à quel point nous sommes chanceuses.

Mais voilà, rien n’est jamais définitif et un jour, cet équilibre presque parfait qui avait été le mien pendant huit ans ne m’a plus du tout convenu. J’avais un job qui m’intéressait vraiment (j’en avais même plusieurs), je ne perdais pas de temps en transport, je travaillais de chez moi la plupart du temps, je pouvais choisir quand et où faire mon travail, je pouvais aller courir, jouer du piano ou du violoncelle, poursuivre mon roman en cours, garder un enfant malade ou fatigué à la maison et voir des amis ou des expositions en plein milieu de l’après midi, quand tout le monde est au boulot (une chance que je savoure et qui m’a longtemps donné la sensation d’être vivante). À toute heure du jour ou de la nuit, ou presque, j’étais disponible pour les miens.

Mais du coup, je travaillais souvent seule, et début septembre, quand mon petit dernier est rentré à l’école, dans le même environnement joyeux que ses deux aînés, j’ai ressenti le besoin impérieux de tout changer. Enfin pas tout à fait tout, mais mes priorités, ma disponibilité, mes ambitions, mon positionnement au service des autres, et même mon métier. Une part de moi se réveillait et semait un tel chaos que je n’étais plus sûre de rien.

J’ai ressenti le besoin de revisiter tout mon passé, comme si j’avais laissé des miettes, des morceaux de moi un peu partout.

Il m’a semblé que mon regard s’élargissait soudain de manière extraordinaire. Mes sources d’intérêt également. Je me suis mise à dévorer les livres de philosophie que j’avais mis de côté quelques années plus tôt et ce qui m’avait paru essentiel pendant une décennie me sembla soudain juste important ou intéressant, mais sans plus. J’ai eu la sensation d’être à un point culminant (même si je pense que nous en avons plusieurs). J’avais bien plus de connaissance de moi, de la vie et des autres qu’à vingt ans, je n’avais pas encore l’impression d’avoir perdu en capacité physique, j’étais pleine d’une énergie incroyable, mes intuitions étaient plus fortes que jamais. La vie tambourinait à l’intérieur. Alors j’ai écouté, je me suis écoutée comme j’avais appris à le faire avec mes enfants. Et j’ai beaucoup appris en écoutant mes amies.

Élargir le champ et prendre conscience du chaos intérieur
L’une me racontait comme elle avait senti son intérêt pour le monde autour d’elle s’élargir progressivement quand ses enfants ont eu 8 ou 10 ans. « Au début toute ma vie était centrée sur eux, puis ca s’est élargi, élargi, élargi, comme un mouvement en spirale qui part du centre et qui se consolide au fil du temps », se souvient cette maman de deux adolescents.

Elle sentait physiquement sa sortie du monde maternel avec tous les gestes qui s’enchaînent dans le soin d’une tout petit : le corps qui berce dès qu’il est debout, la tête qui se penche pour embrasser, les bras qui s’ouvrent pour accueillir… Isabelle a mis ses mots sur ces périodes de mue qui sont des crise mais pas seulement : ce sont des points de bascule que nous vivons autant physiquement que psychiquement, analyse-t-elle.

C’est toute notre vie qui s’en trouve renouvelée. Tout doit être remanié, reconsidéré, réorganisé.

« Le changement n’est pas seulement dans nos têtes, il est aussi dans nos corps« , avertit isabelle. Et c’est aussi vrai quand les enfants quittent le foyer parental à l’âge adulte. Leur départ crée un vide physique, énergétique. Deux femmes pourtant très conscientes de ce qu’elles vivaient n’arrivaient pas à faire des courses pour elles seules, se souvient elle par exemple. Ce n’est pas seulement leur vie pratique, mais toute leur vie intérieure, toute leur existence qu’elles sentaient qu’elles devaient réaménager face au départ pourtant bien accepté de leurs enfants.

Suivre son intuition et prendre soin de soi
Pour Raphaëlle, la crise était un phénomène étranger jusqu’à ce qu’après vingt ans de mariage, à 44 ans, elle réalise soudain qu’elle se sentait trop en décalage avec son conjoint pour pouvoir poursuivre la route avec lui. Ce constat n’a pas, d’abord, été le fruit d’une réflexion, il s’est imposé à elle.

Cette idée tombée du ciel comme une vérité certaine s’est accompagnée d’une telle sensation de plénitude, a réveillé en elle un tel élan vital qu’elle n’a pas pu reculer, faire comme si de rien était.

Elle trouve aujourd’hui la force d’organiser sa séparation avec beaucoup de tendresse et de respect, pour détruire le moins possible sans rien sacrifier. Elle sait que ce ne sera ni facile ni confortable, mais sa décision est le fruit d’un tel mouvement de vérité intérieure qu’elle le traverse avec confiance, une confiance qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant.

Il ne s’agit pas d’une crise qui signerait une rupture de survie, mais plutôt d’un point de bascule qui prépare une vie nouvelle, plus vraie, plus profonde et plus authentique que jamais.

Pour Anna, les crises font partie de sa vie depuis toujours. Dans le sillage d’une rupture amoureuse avec l’homme avec qui elle rêvait d’avoir un enfant, elle a perdu son travail et son domicile. N’ayant plus rien à quoi se raccrocher, elle a amassé ses affaires dans le garage d’une amie et s’est assise par terre à côté de ses valises pour réfléchir. Elle s’est alors mise au défi : « tu bougeras de là quand tu sauras ce que tu veux faire ». Elle est restée ainsi trois jours, ne se levant que pour boire et faire pipi.

Au troisième jour, une idée émergea en elle d’une profondeur indéfinissable, elle sut quoi entreprendre et partit. Depuis, elle a trouvé d’autres modalités moins éprouvantes pour traverser ses crises, elle sait que la beauté la régénère, la réconforte et la rééquilibre, elle sait qu’un bain chaud lui offre un soutien réparateur, et elle n’a pas peur : quelque part en elle, elle sait qu’elle ne manquera jamais de rien, que la crise est pour elle un appel à la transformation et qu’elle fait partie de sa vie.

Aller chercher de l’aide à l’extérieur
La dernière crise de Morgane a eu lieu il y a huit ans, quand elle a eu soixante ans. Elle se retrouvait retraitée après une vie de formatrice et de comédienne qui la remplissait d’autant plus qu’elle vivait seule et n’avait pas eu d’enfants. C’est l’idée qu’elle se faisait de la retraite qui lui faisait le plus de mal. Elle s’imaginait une période ennuyeuse à mourir, qui la verrait se dégrader de plus en plus en attendant la mort. Elle était effrayée par les statistiques qu’elle lisait sur la santé des retraités.

A cette sensation de vide et d’inutilité s’ajoutait une peur légitime de l’avenir : sa retraite ne lui permettrait pas de payer un loyer suffisant et elle n’avait pas l’apport nécessaire pour acheter. Morgane eut peur de la pauvreté. C’est en travaillant sur elle et en se faisant aider qu’elle a trouvé ses solutions : un bon thérapeute l’a aidée à se débarrasser de ses images négatives, une amie l’a aidée à trouver un beau petit appartement et son frère a contribué à son financement. Enfin, le temps lui a montré que la retraite, ce n’est plus ce que c’était. Elle n’avait pas à choisir entre retraite et activité, elle pouvait percevoir une petite retraite et continuer à exercer un métier.

Depuis, elle est en pleine activité professionnelle et en pleine expertise. Elle a de plus en plus de belles choses à transmettre, et jamais, en la voyant, vous ne lui donneriez son âge. La crise de la soixantaine l’a rajeunie.

Même s’il semble que certaines périodes de la vie se prêtent plus particulièrement aux crises, chacun vit les siennes à sa manière et fonction de son identité, de son parcours et de ses besoins. Mais dans tous les cas, il me semble qu’on peut les voir non pas comme des problèmes à régler, mais comme d’incroyables opportunités à saisir, avec le cœur ouvert et les yeux émerveillés d’un enfant qui se demande quel cadeau il va découvrir devant le sapin. Et cette ouverture là a sans doute une importance fondamentale sur la façon dont nous allons pouvoir gérer, traverser des périodes chaotiques pour aller chaque fois davantage là où notre cœur nous porte, là où le plus profond et le plus vivant de nous nous entraîne.

C’est tout le bien que je vous souhaite, en cette période un peu chaotique pour tous, quel que soit notre âge et quelle que soit notre vie. C’est l’occasion d’y prendre notre part, de ne rien laisser faire qui ne nous convienne, et de construire le monde dans lequel nous avons envie de vivre en y mettant tout notre amour et tous nos talents.

Illustrations : photo à la une Gilles Levrier, puis tableau Gioia Albano puis photos de mer Gilles Levrier, photo d’accro-branches Yoann Lambert, photo d’entrée au spectacle Gilles Levrier.

Cet article a initialement été écrit pour le webzine Parents à Parents cofondé par Gaëlle Brunetaud, Valérie Dupin et Odile Bonaventure

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